Vous vivez hors-temps, hors-sol et en flux continu.
« Il faut vivre avec son temps. »
La phrase tombe comme une injonction polie, presque bienveillante. Sous-entendu : accepte le progrès, arrête de râler et avance. Mais personne ne pose la seule vraie question : Oui, mais… quel temps ?
Le temps des écrans ? Le temps des flux infinis ? Ou le temps compté, celui de nos jours, de nos saisons, de nos rides, de nos morts … ?
Aujourd’hui, on confond vivre avec son temps et vivre dans un espace qui a supprimé le temps.
On appelle ça « numérique ». Faut dire que c’est plus chic que « amnésie temporelle organisée ».
De tout temps, l’homme a tenté de se rapprocher du temps pour ne pas sombrer dans l’angoisse de sa finitude.
Le temps, c’était à la fois l’ennemi et le compagnon. On l’apprivoisait pour supporter cette évidence insupportable : nous allons mourir. Se rapprocher du temps, c’était finalement une manière soulageante de se rapprocher de la vie.
Et puis est arrivée la révolution numérique et là, on aurait pu croire qu’elle allait nous libérer du temps perdu.
En réalité, elle a fait bien plus radical : elle a supprimé le temps humain.
Le cadran solaire a été remplacé par un autre cadran : le temps d’écran. On ne se demande plus : À quelle heure suis-je vivant ? On se demande : Combien d’heures j’ai passé sur mon téléphone aujourd’hui ?
On ne mesure plus le temps à vivre, mais le temps passé à scroller.
On parle de « temps d’écran » comme si c’était une catégorie à part, une dimension temporelle parallèle. Le temps numérique n’est pas le temps humain. Il est sans commencements ni fins, sans saisons, sans jours fériés, sans nuits sacrées. Un flux continu. Jour et nuit. Même lumière, même geste, même scroll.
On en arrive à cette absurdité clinique : On fixe son « temps d’écran » comme on fixerait son temps de sommeil.
Une autre façon de dire qu’on dort. Pas vraiment éveillé. Pas vraiment en lien. Pas vraiment dans sa vie. La connexion comme somnifère.
On nous répète : « Il faut vivre avec son temps, la technologie a progressé, il faut bien suivre ». C’est vrai, oui, la technologie a progressé. À une allure fascinante même, parfois magnifique. Mais les humains, eux, sont bel et bien en train de régresser.
Vivre avec son temps, aujourd’hui, pour beaucoup, c’est :
On renvoie nos ados au lit avec leur « dose » de pixels comme on donnait autrefois le biberon.
On remet des adultes entiers, diplômés, parents, citoyens, dans une espèce de pixel amniotique :
un faux ventre chaud, sans risque, sans friction, sans silence et sans attente. Le smartphone est devenu un doudou haute définition.Un doudou qui parle, qui notifie, qui distrait et qui aussi, anesthésie d’une vie qui fait peur à vivre et à être.
Vivre avec son temps, pour beaucoup, c’est : tenir la main de son téléphone comme un petit enfant tient la main de son parent pour traverser la rue. Mais où est le parent, là-dedans ? Qui guide qui ? Qui protège qui ?
Autre mensonge doux-amer : « Il suffit de bien gérer son temps d’écran ». C’est sympathique, rassurant et très compatible avec les tableaux Excel des politiques publiques. Mais c’est une illusion doublée d’une hypocrisie.
On veut « gérer » un système conçu pour être illimité, sans clôture et sans porte de sortie claire. On installe l’hyperconnexion dans nos poches, nos lits, nos salles de classe, nos trajets, nos toilettes, nos insomnies. Très bien et ensuite, on explique très sérieusement, avec bienvaillance qu’il faut « faire attention ». On demande à des enfants, à des ados, à des adultes fragilisés, stressés, épuisés, de « s’autoréguler » dans un environnement dont l’économie repose sur leur incapacité à décrocher. C’est comme installer un buffet à volonté au pied du lit, 24h/24, et répéter : « Il faut juste apprendre à manger équilibré. Et bien compter les calories »
Le numérique a créé une temporalité sans cadre : pas d’horaires, pas de seuils symboliques, pas de vrais « débuts » ni de vrais « fins ». Juste des suites, des algorithmes, des recommandations, des « encore une ».
On ne vit plus dans le temps. On est évadé dans un flux.
La temporalité, ce n’est pas une fantaisie de psy. C’est l’ossature du réel.
Tout ce qui nous ancre dans la réalité passe par une chose : accepter que le temps passe et ne reviendra pas. Or le numérique propose exactement l’inverse :
Une promesse toxique : « Rien ne se termine vraiment ». Le problème est que psychiquement, et symboliquement, c’est totalement faux. Nos journées se terminent. Nos relations se terminent aussi. Nos corps vieillissent et nous mourons.
Quand on arrache l’humain à sa temporalité, on crée des sujets désorganisés, désarrimés :
On ne parle pas seulement d’addiction. On parle d’exil du temps, donc d’exil du réel.
Alors qu’est-ce que ça veut dire, aujourd’hui, « vivre avec son temps » ? Est-ce :
Ou bien est-ce vivre avec son temps de vie : ce temps compté, irrémédiable, celui qui file, celui qui nous rapproche, seconde après seconde, de notre fin ? Vivre avec son temps, au fond, c’est accepter ça :
nous sommes mortels.
Et c’est précisément cela ce que le numérique cherche à anesthésier : que nous sommes mortels
On remplace la confrontation à la finitude par un scroll infini. On remplace le risque de penser par le confort d’être distrait.
On parle beaucoup des bienfaits du numérique et fort heureusement, ils existent. Mais il faut aussi oser nommer cette autre face : la régression clinique, anthropologique, sociologique et culturelle.
On renvoie nos ados au lit avec leur biberon numérique et on feint de s’étonner de leur apathie, de leur anxiété et de leurs crises. On installe toute une société dans un amnioscope pixelisé et ensuite on s’offusque : « Ils ne lisent plus, ils ne s’intéressent plus, ils ne pensent plus, ils ne sortent plus…. »
La vérité, c’est que nous avons débranché l’humanité de son temps et sans temporalité, il ne reste que des présents juxtaposés, sans histoire, sans lieu et sans profondeur.
Alors, que voudrait dire vraiment « vivre avec son temps » à l’ère numérique ? Pas revenir à la bougie ni diaboliser les technologies mais plutôt remettre les choses à leur place :
Vivre avec son temps, ce serait de réapprendre les heures et les saisons en redonnant des horaires clairs, des vraies coupures et des varies nuits. Ce serait aussi de réhabiliter les « avant » et les « après », les débuts et les fins. Il faudrait aussi accepter le temps compté dans le sens où notre vie n’est pas extensible contrairement au feed. Recommencer à faire des choix de ce temps plutôt que le laisser se dissoudre en notifications. Et enfin réhabituer le réel en regardant à nouveau les gens, l’environnement en face, s’ennuyer, attendre, marcher et sans rien dans les oreilles. Cesser de laisser les algorithmes écrire nos journées en reprenant en main le récit de nos vies. Réintroduire des rituels du réel plutôt que du rituel dosage de temps. Nous avons autre chose à transmettre à nos enfants qu’un comportement de scroll. Il est devenu urgent de leur dire la vérité : la vie passe, les choses se terminent et la mort existe. Et qu’en attendant, nous avons à vivre. Pas à scroller.
Aujourd’hui, quand quelqu’un vous dit : « Il faut vivre avec son temps », vous avez le droit de répondre : Non. Je préfère vivre avec mon temps de vie, pas avec mon temps d’écran.
Vivre avec son temps, ce n’est pas :
Vivre avec son temps, au XXIe siècle, ce devrait être un acte de lucidité radicale :
Parce que, au fond, la vraie question n’est pas : « Êtes-vous à la page ? » Mais : Êtes-vous dans votre vie ou en train de la regarder passer par écran interposé en attendant de mourir ? Et là, tout à coup, on comprend :Ce n’est pas le numérique qui est en avance mais c’est bien nous qui risquons de perdre notre époque, notre humanité et notre si précieux temps en croyant « vivre avec ».